Watchdog, You’re welcome

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N’est-il pas beau, ce chien de garde, paré de ses médailles au goût de mort ?

L’une des plus grandes joies de la musique me semble être que la curiosité y est toujours récompensée. Laisser traîner l’oreille, ou la souris, sur des chemins encore relativement en friche de sa culture personnelle, amène inévitablement à des rencontres dont on ne saurait se passer. C’est le cas aujourd’hui de ce Watchdog qui ne cesse de m’enchanter, une petite cinquantaine d’écoutes après son achat il y a quelques jours. On y retrouve deux musiciens remarquables de la scène Jazz française, dans un format assez inhabituel: Anne Quillier est aux claviers, et Pierre Horckmans officie à la clarinette et la clarinette basse.

Permettez-moi de m’arrêter un instant sur ce détail. La clarinette basse ? C’est quoi ce machin ? Enfin, ce fut ma réaction à la lecture des notes de l’album. Quand je vous dis qu’on atteint vite les limites de sa culture… Il me semble important de souligner à quel point cet instrument est magique, et combien M. Horckmans le manie à merveille. Le timbre est caressant, envoûtant même, et le phrasé oscille de la brise à peine perceptible à la colère grondante. Cela se révèle pour moi comme l’un de ces coups de foudre qui vous rendent le reste du monde bien terne, au point de se demander comment justifier l’existence du saxophone après ça. Ne demandez pas à la passion d’être raisonnable.

Et puisque l’on parle d’instrument, venons-en à cette merveille intemporelle qu’est le Fender Rhodes et qu’Anne Quillier fait gronder avec grâce. Non qu’elle s’en tienne là, et ses interventions au piano acoustique sont toujours mémorables, comme l’est son utilisation du synthétiseur analogique (si, si, je vous assure, nous parlons toujours de jazz. Enfin, on y reviendra). Mais le piano électrique, c’est cet instrument parfait de n’appartenir à aucune catégorie et toutes à la fois : de la clochette à la guitare électrique en pleine distortion, on y trouve cette étendue de sons si divers, tapis au bout des doigts et prêts à surgir à la moindre sollicitation un peu trop fiévreuse, comme en embuscade permanente.

Le pitch de l’album, tel qu’il est mis en avant est le suivant : « WATCHDOG c’est le reflet sonore de nos sociétés ultra surveillées, de ces machines autocontrôlées qui prennent peu à peu le pas sur l’être humain dans un monde où tout s’accélère.

Transgressant les frontières stylistiques, ils jouent, s’observent, dialoguent, prennent des risques et ne se donnent aucune limite dans un univers sonore en perpétuelle évolution. »

Il faut bien avouer que la description est fort fidèle, et que le groupe sape un peu plus encore les fondations de ce monument vétuste qu’est le jazz en France. Non que la scène jazz française soit poussiéreuse, bien loin de là ! Le souci vient plutôt de ce qu’elle est en telle mutation permanente, piétinant sans gêne ni égards les plates-bandes autrefois hors d’atteinte de la musique savante contemporaine écrite, gardant cependant un pied solidement ancré dans tout ce que l’improvisation peut apporte de folie et de spontané, qu’il devient réellement vain de vouloir la classer. On parcourt ici un arc-en-ciel sans fin, et chaque rayon puise à tant de sources, et en ressort tellement neuf, qu’il serait inutile de tenter d’identifier les couleurs individuelles. Le piano toujours très percussif d’Anne Quillier trame une rythmique tantôt endiablée, tantôt obsédante, sur laquelle la clarinette vient couler le sirop enflammé de rêves qui n’ont rien de doux. Bien souvent, un rythme éclôt et s’impose d’une main sur le synthétiseur, tandis que la mélodie fleurit et se déroule sur le piano acoustique, et entre dans une danse fascinante avec la clarinette.

Pour un groupe de deux personnes, le registre de timbres, de sons, de vibrations contraires ou imbriquées est incroyablement varié, et chaque écoute se révèle une découverte neuve. Il y a dans chaque morceau un grande intelligence de la construction, concise et satisfaisante, mais souple et vivante. Rien ne semble laissé au hasard, et chaque recoin est pourtant une surprise.

Je ne m’étendrais par sur les morceaux individuels, il est nécessaire de de vivre l’expérience de plein fouet, mais vous pourrez en voir un peu dans cette belle vidéo d’un de mes morceaux préférés, Goosebumps. Nul doute que cette chair de poule est en rapport avec ces machines qui nous contrôlent, et dont la ligne de basse du synthétiseur évoque l’inéluctable conquête.

La merveille est disponible sur Bandcamp (le lien quelque part plus haut dans la page), il n’est pas pensable de s’en passer.

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